Après avoir repris la Maison Romain Jerome en 2006, quelles ont été les grandes étapes jusqu’au virage « DNA of Famous Legends »?
Comme toujours dans ce genre de situation, il a fallu commencer par évaluer les forces et faiblesses de la marque et de ses produits, établir un plan à cinq ans, et se positionner. Même en croissance, sur un marché où se côtoient déjà plus de 600 marques horlogères, la différenciation est primordiale. Or la très grande majorité des marques revendiquent la même chose avec plus ou moins de légitimité : la tradition horlogère. Certaines d’entre elles ont certes un patrimoine historique exceptionnel, comme Patek Philippe par exemple. En face d’elles se tient parfois une clientèle qui croit encore que tous les horlogers vivent dans des chalets, ou qui arbore au poignet un tourbillon à 200'000.- francs sans en connaître l’utilité. De notre côté, nous essayons de tenir un discours honnête.

Comment vous est venue l’idée du concept « DNA of Famous Legends »?
Du fait justement de l’absence de patrimoine historique valable de Romain Jerome, nous avons décidé de nous rapprocher de l’Histoire elle-même. Il existe tant d’histoires magnifiques à travers les époques et les continents ! L’hiver passé, j’étais ainsi reçu chez un riche collectionneur de peintures. Parmi elles, au milieu de son bureau, trônait majestueusement un petit bout du mur de Berlin. A travers ces quelques pierres, cet homme s’était approprié un trophée de l’Histoire. Le même jour, vingt-quatre possibilités de trophées historiques similaires me sont venues à l’esprit. Depuis, plus d’une centaine.

Pourquoi commencer par la Titanic DNA ?
Parallèlement à la notion d’entité historique, une autre considération reposait sur l’attrait des nouvelles matières entrant aujourd’hui dans la fabrication des montres. Si Richard Mille a effectué un travail exceptionnel dans ce sens, la plupart des marques mettent en avant ces matériaux novateurs uniquement d’un point de vue esthétique, sans en explorer la fonctionnalité. Chez Romain Jerome nous leur avons cherché une fonction. En outre, ces nouvelles matières se devaient d’être inaccessibles, car Romain Jerome est une marque de luxe et n’offre que des matières nobles. Enfin, peut-être ai-je été influencé par ma nature, une certaine dose de provocation devait dicter le choix de ces nouvelles matières. Or, quel est le pire ennemi de l’horlogerie, sinon la rouille .

Que retiendriez-vous principalement de l’aventure entre Romain Jerome et le Titanic ?
Sans hésiter, une aventure humaine extraordinaire. Qu’il s’agisse des collaborateurs de Romain Jerome, de nos fournisseurs ou de nos partenaires, tous se sont trouvés transcendés par le mythe du Titanic et le défi que représentait ce travail. Rarement j’ai pu observer une telle implication sur un même projet de la part de tant de gens différents. Si les détaillants ont trouvé fantastique l’idée de vendre la rouille plus cher que l’or, les dirigeants du chantier Harland & Wolf * ont été tellement touchés et enthousiastes qu’ils ont commandé cinquante pièces. Le Titanic DNA a créé une dynamique incroyable.

Quels furent les principaux obstacles techniques au cours de la création des montres basées sur ce concept ?
Avant même de pouvoir aborder les obstacles techniques, il a fallu venir à bout des contraintes inhérentes à notre taille et existence récente, en faisant accepter par les fournisseurs qu’ils prennent en compte nos demandes ! Ensuite, il a fallu se montrer extrêmement inventif pour intégrer la rouille dans nos montres, et encore plus pour fabriquer des cadrans en charbon. Heureusement, le projet a su mobiliser et il existe dans le Jura de merveilleux « Géo Trouvetout » qui sont parvenus à venir à bout de toutes les difficultés.

Quel modèle reflète le mieux la singularité de cette relation avec le Titanic ?
Sans doute l’ « Extreme Rust » **, car l’immersion de cette montre la rend aussi inaccessible que le Titanic lui-même. C’est aussi le premier objet de luxe garanti sans garantie !

Quelles personnes se sont montrées le plus enthousiastes en découvrant les montres Titanic DNA ?
Les tous premiers jours du salon horloger de Bâle, les gens se sont montrés sceptiques. Au fil des journées et au fur et à mesure que la rouille prenait plus d’importance sur les modèles exposés, la fièvre s’empara des clients. Finalement ce fut le délire parmi tous les détaillants qui recherchaient de l’originalité et une belle histoire à raconter. Seuls les plus motivés et les plus rapides ont donc pu commander des exemplaires, à commencer par les Etats-Unis, le Moyen-Orient, l’Amérique Latine et l’Europe. L’intégralité de la production est déjà vendue, et vendue aussi au client final.

A quoi ne vous attendiez-vous pas à travers cette aventure ?
Je ne pensais pas pouvoir vendre autant de pièces sur papier, ou simplement en parlant du concept, sans montrer le produit fini. Parfois même des montres à 400'000.- francs, que le détaillant a acquises (3 !) simplement en prenant connaissance de leur existence et de leurs particularités

* qui avait construit le Titanic, voir l’article en page 6
** voir le descriptif du modèle en page Y